Extraits choisis du livre « la sagesse du potier » de Jean Girel
La multiplication des fouilles archéologiques dans le monde confirme la vocation première de la céramique : servir le sacré.
Les premières traces connues au monde d’une activité céramique remontent à 30000 ans : on a retrouvé des figurines humaines ou animales en terre cuite, en morceaux.Car le modeleur de ces pièces étaient le chaman de la tribu.Pour que ses figurines aient une chance d’éclater, il les jetait aussitôt modelées dans le foyer.
Ce chaman est le premier céramiste de l’Humanité.Sa fonction était de prédire l’avenir , d’assurer le lien entre le monde des hommes et celui des dieux. On venait le voir pour connaître l’avenir, la fécondité des femmes et le succès de la chasse à venir.Le sujet du modelage représentait la question, dans son comportement au feu résidait la réponse.
Le modelage qui procède par addition , soustraction ou déplacement de matière permet une liberté infinie.De même que le granit a voulu devenir argile au contact de l’eau, on dirait que l’argile veut devenir forme au contact de la vie.
La fascination qu’exerce l’argile est irrésistible. Elle peut prendre de nombreuses formes : pour les uns, c’est le plaisir de se vautrer dedans , de s’en mettre partout ; d’autres sont pris d’une frénésie modelante qui accouche invariablement de représentations humaines ou animales.
Il n’est pas bien compliqué de débusquer dans le rapport à l’argile les prts de régression, de fixation, de sublimation proposées à l’inconscient.Surtout quand le contact, qui a obéi à une poussée instinctive, est suivi de réactions émotionnelles qui dépassent la mesure, qui peuvent aller de la jouissance intense à une répulsion incoercible ; être vécu comme doux, intime, tiède, érogène aussi bien que visqueux, frigide, glauque. L’argile, qui peut tout absorber, qui matérialise toute projection, tout transfert pour ensuite les digérer ou les mettre au feu est un analyste et un thérapeute !
Le potier trouve dans l’argile l’innocence première chaque jour renouvelée, le limon pétrisseur à l’origine de toute vie.Argile des cavernes qui servit à notre ancêtre à imprimer sa main sur la paroi, à tracer des signes, à dire : « l’empreinte de ma main signe mon existence d’homme debout et me permet de dire je suis. »
Argile rouge qui donne son nom, adama, au premier homme : Adam, modelé par Dieu avec la glaise du sol , et placé dans le jardin d’Eden, avant qu’il ne partage avec Eve le fruit défendu de l’arbre de la connaissance.
A Babylone, Mardouk, le dieu qui féconde les eaux , crée une première fois l’homme en pétrissant son propre sang. Mais les dieux irascibles ayant un jour décidé d’anéantir la race humaine en faisant tomber le déluge sur terre, son père Êa demande à la déesse-mère Mama de convoquer les déesses-matrices pour recréer l’humanité : « les matrices, une fois rassemblées, foulèrent l’argile devant la sage Mama. Celle-ci proféra sans répit l’incantation que lui fit réciter le prince Êa, assis devant elles. Puis elle cracha sur l’argile et détacha quatorze mottes. Elle mit sept mottes à droite et sept mottes à gauche ; elle plaça des briques entre elles.Elle sortit le couteau du marais qui coupe le cordon ombilical ; elle appela les sages, les servantes, les sept et les sept matrices. Sept firent avec art des hommes, sept firent avec art des femmes. » (cf mythologie mésopotamienne )
Les peuples de tous les continents , dans l’enfance de leur civilisation, ont rêvé leur naissance dans l’argile.La fascination pour l’argile serait tout simplement le retour à l’enfance, à la vie émerveillée d’avant la raison, au monde de la naissance. Ou le souvenir d’une naissance encore plus ancienne, celle de la Vie qui élabora sa double spirale au sein de l’argile , ce médium capable d’assurer le passage du cristallin à l’organique.
Travailler , modeler la terre fait appel aux 4 éléments. La terre, l’eau, l’air pour le séchage et le feu pour la cuisson. Travailler la terre pour enlever les bulles d’air, trouver l’équilibre entre la terre et l’eau présente pour créer sans casser…Etre patient, le temps est important et incompressible. Etre vigilant, la création peut ‘mourir’ à chaque étape de sa réalisation.
« Il n’y a pas d’espace entre la main et son empreinte dans la matière. La forme n’a pas non plus de fin , tout peut se transformer tant que l’eau n’est pas partie. »
« L’essence de toute chose est la terre mais l’essence de la terre est l’eau. » (cf Upanishads, textes hindous anciens)
Georges Janclos (1933-1997) nous le décrit fort bien « je suis un modeleur. L’argile m’est familière. Je sais l’humidité propice à la naissance, la fuite dans le temps de l’eau, choisir le bon moment pour faire naître de la terre les images fécondes. Passion immodérée pour cette matière souple, humide qui répond à toutes mes pulsions, témoin de mes jours de bonheur et de mes nuits. Elle a donné forme à chaque évènement qui ponctue mon existence. »
« La pièce tiède sortie de la matrice du four après le temps de gestation de la cuisson évoque l’enfantement. Mais la créature ainsi engendrée a besoin d’être sacralisée par sa rencontre avec le regard , la main d’un autre . ….. » Jean Girel

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